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Comment réduire ses coûts avec lucidité ET saisir les opportunités commerciales (Épisode 5) : pourquoi les effets négatifs mettent deux ans à se voir

Épisode 5 de la série « Comment réduire ses coûts avec lucidité ET saisir les opportunités commerciales ».

Source principale : Vinay Couto, Paul Leinwand et Sundar Subramanian, « Une réduction des coûts qui rend plus fort », Harvard Business Review, décembre 2023.

Dans le précédent épisode, nous avons vu que couper un budget commercial et le réallouer ne produisent pas du tout le même résultat. Ce cinquième épisode traite d’un effet plus pervers encore de la coupe : elle ne se voit pas tout de suite. L’équipe décroche en quelques mois, mais l’effet ne se lit dans les comptes que deux à trois ans plus tard, quand plus personne ne fait le lien avec la décision. Ce décalage piège les décideurs. 

Une coupe budgétaire se juge normalement sur ce qu’elle rapporte. Combien on économise, tout de suite. La coupe commerciale échappe à cette règle, parce que son effet ne se manifeste pas au moment où on la décide, mais bien plus tard. Et ce délai change tout.

Le chiffre qui donne le tempo

Revenons une dernière fois à l’étude qui ouvre cette série. Vinay Couto, Paul Leinwand et Sundar Subramanian ont observé 201 entreprises ayant mené une transformation de leurs coûts entre 2015 et 2018. Puis ils ont mesuré leurs résultats sur la période suivante, 2018 à 2021.

Retenez les deux fenêtres. La décision se prend sur une période. L’effet se lit sur la suivante. Entre la coupe et sa traduction dans les comptes, il s’écoule deux à trois ans.

Ce délai n’est pas un détail méthodologique. C’est le cœur du problème.

Deux horloges qui ne tournent pas à la même vitesse

Quand une entreprise coupe le budget de formation et d’accompagnement de ses commerciaux, deux effets se déclenchent, mais ils n’apparaissent pas au même moment.

Le premier est comportemental, et il est rapide. En quelques mois, l’équipe décroche. Moins de relances, parce que relancer demande une énergie que plus personne n’entretient. Moins de nouveaux comptes ouverts, parce que la prospection à froid est ce qu’on lâche en premier quand on doute de soi. Des remises accordées par réflexe, parce qu’un commercial qui ne sait plus défendre sa valeur défend son prix. Ces signaux sont là dès les premiers mois. Mais ils ne se voient pas dans le chiffre d’affaires, ils se voient dans les comportements. Encore faut-il les regarder.

Le second effet est comptable, et il est lent. Le pipeline mal alimenté aujourd’hui produit un chiffre d’affaires manquant dans un an ou deux, le temps que les cycles de vente en cours se terminent et que le vide derrière apparaisse. C’est là, deux à trois ans après la coupe, que le résultat consolidé accuse le coup. Exactement la fenêtre mesurée par l’étude.

Le piège du décalage

Un décideur rationnel observe ses chiffres. L’année qui suit la coupe, le chiffre d’affaires tient encore, porté par le pipeline constitué avant. La décision semble donc sans coût. Elle est même perçue comme un succès de gestion.

Deux ans plus tard, quand le chiffre baisse, la coupe est oubliée. On cherche la cause ailleurs : le marché, la concurrence, un mauvais trimestre. Le vrai responsable est une ligne budgétaire supprimée vingt-quatre mois plus tôt, que personne ne relie plus au résultat d’aujourd’hui.

Pourquoi notre cerveau ne voit pas ce lien

Ce décalage ne pose pas seulement un problème comptable. Il pose un problème cognitif.

Nous relions spontanément une cause et un effet quand ils sont proches dans le temps. Plus l’intervalle s’allonge, plus le lien devient invisible. Un effet qui survient deux ans après sa cause n’est presque jamais attribué à cette cause. C’est un biais documenté du raisonnement humain, l’escompte temporel : nous accordons beaucoup moins de poids à ce qui est lointain, dans le futur comme dans l’analyse rétrospective.

Résultat, la coupe commerciale est le type de décision le plus dangereux qui soit pour un dirigeant : celle dont le bénéfice est immédiat et visible, l’économie sur la ligne budgétaire, et dont le coût est différé et invisible, le chiffre d’affaires manquant deux ans plus tard. Notre cerveau est câblé pour sur-valoriser le premier et sous-estimer le second.

Ce que font les entreprises qui échappent au piège

Les 76 entreprises gagnantes de l’étude n’ont pas eu une meilleure boule de cristal. Elles ont fait une chose simple : elles ont refusé de juger une dépense commerciale sur son effet à un an, et l’ont jugée sur sa contribution à la valeur future.

Concrètement, cela veut dire suivre les bons indicateurs. Le chiffre d’affaires est un indicateur retardé, il vous dit ce qui s’est passé il y a deux ans. Pour voir venir l’effet d’une coupe, il faut regarder les indicateurs avancés, ceux qui bougent dès les premiers mois : le nombre de relances par commercial, le taux d’ouverture de nouveaux comptes, l’évolution du taux de remise moyen, la vitalité du haut de pipeline. Ce sont eux qui trahissent le décrochage, bien avant que le résultat ne le confirme.

Surveiller ces indicateurs, c’est ramener dans le présent un effet que la comptabilité ne montrera que dans deux ans. C’est corriger, par la mesure, ce que notre cerveau ne sait pas percevoir seul.

Ce que ça change pour vos décisions

Trois réflexes.

  • Ne jugez jamais une coupe commerciale sur le chiffre de l’année suivante. Il est porté par le pipeline d’avant, il ment sur l’effet réel.
  • Installez des indicateurs avancés d’activité commerciale, et regardez-les mensuellement. Ce sont vos seuls capteurs du décrochage précoce.
  • Quand un résultat baisse, remontez de deux à trois ans dans vos décisions budgétaires avant de blâmer le marché. La cause y est souvent.

Dans le dernier épisode, nous verrons comment obtenir concrètement l’arbitrage en interne, quand c’est votre direction générale ou financière qui tient les cordons de la bourse et gèle les investissements.

Et vous, quels indicateurs avancés surveillez-vous pour voir venir un décrochage commercial, avant qu’il n’atteigne votre chiffre d’affaires ?

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