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Performance commerciale : pourquoi la rémunération ne suffit pas (Épisode 3) : un seul plan ne motive pas toute une équipe

Épisode 3 de la série « Performance commerciale : pourquoi la rémunération ne suffit pas ». Source principale : Doug J. Chung, « Comment vraiment motiver les commerciaux ? », Harvard Business Review.

Dans l’épisode précédent, nous avons vu deux pratiques qui détruisent de la valeur : le plafonnement des commissions et le relèvement automatique des quotas. Une fois ces erreurs corrigées, reste une question plus fine : comment construire un plan qui motive toute l’équipe, et pas seulement ceux qui étaient déjà bons ?

Parce qu’une équipe commerciale n’est pas un bloc. Elle est faite de profils qui ne réagissent pas aux mêmes signaux.

Le même plan produit des effets différents selon le commercial

En 2014, Doug J. Chung a publié dans Marketing Science une étude menée sur les données réelles d’un fournisseur B2B de matériel de bureau, dont le plan de rémunération combinait plusieurs éléments : salaire, commission, bonus trimestriels liés à des quotas, bonus annuel, et une commission de surpassement versée au-delà de certains seuils.

Chung et ses coauteurs ont regardé comment chacun de ces éléments agissait sur trois groupes distincts : les meilleurs commerciaux, les plus modestes, et ceux du milieu.

Le résultat central est là. Le salaire et la commission linéaire touchaient les trois groupes de la même manière. Mais les autres éléments créaient des leviers différents, chacun efficace sur un sous-groupe précis.

Deux leviers, deux publics

La commission de surpassement s’est révélée déterminante pour les meilleurs commerciaux : elle les empêche de se désengager une fois leur quota atteint, en leur donnant une raison de continuer au-delà.

Les bonus trimestriels, eux, comptaient surtout pour les commerciaux aux performances plus basses. Un objectif rapproché et répété les guide, là où un quota annuel lointain ne les accroche pas.

Pourquoi ces profils ne réagissent pas pareil

C’est même le cœur du problème des plans « one size fits all ». Si un même levier produit des effets opposés selon le commercial, c’est que tous ne travaillent pas pour la même chose.

Une grille utile pour le comprendre vient des travaux du philosophe Eduard Spranger sur les types de motivation (Lebensformen, 1914), repris et adaptés depuis par des outils d’évaluation professionnelle comme Performanse ou TTI Success Insights, qui distinguent plusieurs moteurs dominants, parmi lesquels l’économique, le social, la reconnaissance ou le statut. Ce ne sont pas des catégories étanches, mais des dominantes.

Le profil à dominante économique optimise son effort par rapport au gain. Plafond atteint, le ratio effort/récompense s’effondre, il lève le pied. C’est parfaitement rationnel de son point de vue.

Le profil orienté reconnaissance, lui, ne joue pas d’abord pour l’argent, mais pour le statut. Tant qu’il existe un classement, un palmarès, une visibilité, il continue, même au-delà du plafond financier.

D’où l’intérêt de penser la rémunération au-delà du seul variable monétaire. Le classement interne, la reconnaissance publique, la progression de statut sont des leviers puissants, souvent gratuits. Mais seulement sur les bons profils : le même palmarès qui galvanise le profil reconnaissance laisse indifférent le profil économique, qui n’attend qu’une chose, que le plafond saute.

Chung propose une analogie que tout dirigeant comprend. C’est comme des élèves. Les meilleurs s’en sortent très bien même s’ils ne sont notés qu’à l’examen final. Les autres ont besoin de contrôles réguliers au fil du semestre pour maintenir l’effort. La même règle vaut pour une force de vente.

Ce qui a une conséquence directe et contre-intuitive : un plan à un seul rythme d’évaluation ne peut pas motiver toute l’équipe. S’il ne récompense qu’à l’année, il perd les profils modestes en cours de route. S’il ne récompense qu’au trimestre, il n’offre rien de plus aux meilleurs une fois leur cible atteinte.

Le quota cumulatif, un réglage qui change la dynamique

L’étude pointe un second levier, souvent négligé : le passage de bonus trimestriels indépendants à des quotas cumulatifs.

Un exemple rend la mécanique claire. Supposons qu’un commercial doive vendre 300 unités au premier trimestre, puis 300 au deuxième. Dans un plan trimestriel classique, s’il rate le premier trimestre mais réussit le second, il touche quand même le bonus du deuxième. Chaque trimestre est une ardoise vierge.

Dans un système cumulatif, il doit atteindre 600 unités cumulées pour toucher le bonus du deuxième trimestre, quel que soit son résultat au premier.

La différence n’est pas comptable, elle est motivationnelle. Le quota cumulatif entretient l’effort pendant les périodes difficiles. Un commercial qui a mal démarré sait que chaque vente compte encore, qu’elle le rapproche de son objectif cumulé au lieu d’être perdue dans un trimestre déjà raté. Là où le plan classique lui souffle d’abandonner ce trimestre et de tout miser sur le suivant.

Détail que rapporte Chung : dans l’entreprise étudiée, les responsables avaient d’eux-mêmes basculé vers les quotas cumulatifs avant même que les chercheurs ne le recommandent. L’intuition de terrain rejoignait la donnée.

Le levier que personne ne règle : le moment du versement

C’est la partie la plus surprenante, et elle vient d’une expérience de terrain que Chung a menée avec Das Narayandas auprès d’une force de vente sud-asiatique de biens de consommation.

L’entreprise payait ses vendeurs à la commission linéaire, sans bonus. Les chercheurs ont testé, sur six mois et contre un groupe témoin, plusieurs façons de structurer une prime.

Un premier enseignement contredit une idée répandue. Ils ont testé un cadrage par l’aversion à la perte, en disant aux commerciaux non pas qu’ils gagneraient un bonus en vendant six unités, mais qu’ils perdraient un bonus s’ils n’atteignaient pas six unités. En théorie, la peur de perdre motive plus que l’espoir de gagner. Dans cette expérience, l’effet n’a pas été probant. Les auteurs l’attribuent en partie au fait qu’ils utilisaient de l’argent liquide, interchangeable et peu tangible.

Le second enseignement est le plus actionnable de toute la série.

Les chercheurs ont distribué de l’argent présenté comme un cadeau, sans condition d’atteinte de quota, et ils ont fait varier le moment de l’annonce. Le résultat est net. Un cadeau remis en début de période est perçu comme une récompense de la performance passée, et le commercial a tendance à se relâcher. Un cadeau annoncé pour la fin de la période, conditionné à rien mais attendu, pousse à travailler davantage.

Même somme. Même absence de condition. Effet inverse, selon le seul moment où on la place dans le temps.

Ce que ça change pour votre plan

Trois principes concrets pour votre prochaine revue.

  • Ne cherchez pas le plan parfait unique. Combinez un levier long pour vos meilleurs, une commission de surpassement par exemple, et un levier court et répété pour soutenir les profils modestes.
  • Si vos bonus se remettent à zéro à chaque période, testez le cumul. Il retient l’effort de ceux qui ont mal commencé, au lieu de les laisser décrocher.
  • Regardez quand vous versez, pas seulement combien. Une récompense attendue en fin de période travaille pour vous ; la même somme donnée d’avance travaille contre vous.

Reste que tout cela agit encore sur les conditions de l’effort. Le moment, le rythme, le cumul. Aucun de ces réglages ne touche à ce qui décide vraiment de la qualité d’une vente complexe : ce que le commercial sait faire face à son client, et ce qu’il croit possible. C’est l’objet du dernier épisode.

Et vous, votre plan récompense-t-il vos meilleurs et vos plus modestes de la même façon, alors qu’ils n’ont pas les mêmes ressorts ?

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